Actes Sud, 2002. 128 pages. Pour adultes.
On se souvient du terrible premier roman de Virginie Lou, Eloge de la lumière au temps des dinosaures (Actes Sud, 1997). Son nouvel opus est à peine moins terrifiant, nimbé dans la lumière équivoque d'un « vitrail », genre inédit qui pare d'un ton légendaire une confession effrayante. Olivier - seuls les médiévistes joueront à décoder la guerre de succession de Bretagne et la figure du connétable de Clisson - prononce une insolite oraison funèbre devant la dépouille de sa mère, amante au cœur de louve, dont il ne parvint pas à devenir le fils, bras armé d'une vengeance sans merci qui le transforme en bête fauve sans en faire un homme. Un vitrail donc, fable historiée, crue comme la lumière, coupante comme le verre, sertie d'un plomb que l'écriture de Virginie Lou, par sa langue incantatoire, savoureuse et implacable, sait transformer en or. Une alchimie sulfureuse pour cet impitoyable blason du corps violent.

Philippe-Jean Catinchi, Le Monde.


Chez Virginie Lou, le rapport mère-fils s’inscrit dans un théâtre de violence, qui se place dans un temps irréel, retourné vers le passé, mais sans identification précise. Un temps obscur, ténébreux, peuplé de brigands, d’écuyers, de rudes marins éprouvés au combat, de gueux en guenilles, animé par des batailles sanglantes, terrassé par la peste. Dans ce théâtre sombre, des voix folles qui s’élèvent, des glaives qui traversent la chair, un “fracas d’armes entrechoquées, cris des assaillants, hurlement des suppliciés”. Ce n’est qu’un théâtre. L’essentiel est ailleurs : face au corps mort de la mère. Sur elle, le fils vient vomir le récit aigre de sa vie. La dépouille maternelle, maintenant captive, est l’occasion d’un long soliloque, d’une oraison féroce. (...) Immobile dans son catafalque, elle va subir la violence vertigineuse qu’elle-même a enfantée, en capitaine de vaisseau, guerrière insatiable, sorcière des mers, cruelle, tyrannique, “inévitable figure de la mort”.
L’originalité de L’œil du barbare réside dans ce récit épique, déroulé sur des accents raciniens, puisant dans plusieurs registres lexicaux, faisant voltiger phrases et sentences, poussant la prose d’alexandrins en alexandrins, de tableaux en tableaux. L’œuvre revêt des allures de Phèdre, avec un sens pareil du drame et de la dramaturgie. Il fallait oser.
Jean-Claude Renard, Politis.

Livre de bruit et de fureur, L’œil du barbare fait entendre l’étrange oraison funèbre que prononce, sur la dépouille de sa mère, un homme du XVe siècle qui « vomit » sa vie volée par celle dont la folie vengeresse a emprisonné son destin jusqu’à l’aliénation. Sur le ton incantatoire de l’exorcisme, Olivier, « cinquième du nom », raconte l’entrée en haine de sa famille. A l’âge de six ans, contraint par sa mère, il dut jurer vengeance sur la tête « brune et cireuse » de son père, gentihomme breton décapité sur ordre du roi : « Je jurai dans un vomissement, expurgeant de toutes mes forces ce poison. Mais il était entré en moi. » Le venin s’empare de la mère aimante et la métamorphose en louve furieuse, cruelle, qui terrorise ses enfants. Vendant tous ses biens, abandonnant ses terres, celle qui parle désormais une langue « aliène » lève une flotte contre le roi, pille les vaisseaux ennemis, massacre les équipages en poussant des cris de démon : « Vos mots n’étaient plus vos mots, vous juriez. Votre allure n’était plus celle d’une dame, une armure de fer avait remplacé vos robes. » Pages étourdissantes de tension noire, de cruauté fiévreuse, les scènes de piraterie, empreintes d’une violence à soulever le cœur, sont décrites dans un mélange volcanique de lyrisme et de crudité, d’épouvante et de plaisir. Brulant et parfois dérangeant jusqu’à la nausée, le second roman de Virginie Lou est d’abord un livre extraordinairement puissant, qui atteint le lecteur au plus profond de ses peurs, de ses dégoûtys, de ses fascinations.
Emportée par sa passion destructrice, la veuve ténébreuse plonge sa progéniture dans une vie de terreur, dont elle ne réchappera pas. Godfried, le fils cadet, morra de maladie, tandis qu’Olivier deviendra une bête humaine.

Car pour conquérir l’amour d’une mère dévouée corps et âme à sa « sainte cause », pour être visible à son regard lointain, Olivier va basculer à son tour dans la barbarie : « Oui, cette folie était plus supportable que votre indifférence. Je hurlais avec vous, j’aboyais avec vous. Je me reconnaissais dans votre meute, bien que personne n’y reconnût personne. Dans ces moments où nous étions ensemble, vous et moi enragés, clamant notre vengeance et notre haine du monde, je sentais battre dans mes veines notre sang commun. Et j’étais heureux. » Hélas, loin d’atrtirer l’attention de cette femme au « cœur pierreux », les exploits guerriers du jeune homme l’en détournent et l’enferment dans une folie dévastatrice qui l’éloigne peu à peu du monde des hommes. (…) Après la mort de sa mère, Olivier se muera en prédateur sanguinaire (l’ombre de Gilles de Rais plane sur le livre, qui glisse imperceptiblement vers le fantastique) pour finir par sombrer dans une horreur sans nom.
(…) Pour capturer le monstre dans les mots, Virginie Lou invente une langue à la fois ancienne et contemporaine (par laquelle cette diatribe contre la mère est aussi un hommage à la langue maternelle), abrupte et métaphorique (où l’abondance des images réduisant tout à l’ordre du sensible, traduit parfaitement l’ensauvagement des personnages), et dont le phrasé singulier dessine une figure hiératique, comme si le texte composait une sorte de vitrail, de blason de la violence et du ressentiment.(…)

Nicolas Carpentiers, NRF